samedi

IV - Brèves 1

Il y avait le ciel lourd, chargé de nuages. Il y avait le soleil couchant qui perçait l'horizon, enflammant la grisaille, étalant avec faste toute sa gloire déclinante comme s'il ne pouvait accepter l'idée de bientôt disparaître de cette partie du globe.
Il irait éclairer d'autres cieux, immobile, immuable et au matin, lorsqu'on l'aurait retrouvé, le monde serait changé, neuf. Ce ne serait plu ici et maintenant, ce serait ailleurs, demain. Elle pensait à cela, assise sur le béton froid, le vent dans les cheveux. Elle avait cette image très claire dans la tête, comment le monde perdait pied, flottait dans le vide, la nuit pour retrouver la terre ferme au réveil. Chaque matin s'ouvrait sur un nouvel acte. Lever de soleil, lever de rideau. Une autre scène de la pièce, dont elle ne connaissait pas les paroles.

***

Ce dont elle se souvenait avant tout, c'était de la lumière. Peu importe le réalisme de son souvenir, il se teintait entièrement d'une lumière chaude. Jaune, crème, dorée. Dans toute cette lumière il était là, partout, envahissant sa mémoire comme il envahissait alors son champ de vision. Chaleur, lumière, elle ne savait plus trop ce qui émanait de lui, du soleil ou de la joie qui éclatait dans sa poitrine.
Tout à la fois, lorsqu'elle fermait les yeux et appelait l'image, elle le voyait, elle le voyait dans son ensemble. Ses cheveux, son nez, la ligne de ses cils, sa bouche, son dos, sa poitrine, la couleur de sa peau, la chaleur, la lumière.
Crème, jaune, or.

Elle appelait l'image comme on récite une incantation. Image chargée, sortilège puissant. La joie éclatait de nouveau, feux d'artifices dans sa tête, fête dans son bas-ventre. Chaleur, lumière.
Or, jaune, crème.
La couleur du bonheur.

***

Elle n'est jamais la même fille. Elle c'est moi. Elle est étrangère.
Fragment d'humanité, mosaïque.

dimanche

III - Le Roman sans nom, prologue

[Inachevé, ceci est tout ce que j'avais...]

La magie? Aaaah... Quelle question posez-vous là. Quelle question dangereuse.

Si par hasard vous possédiez assez de chance, rendez vous dans une taverne bien miteuse. Ce genre d’établissement où le propriétaire n’est pas trop regardant sur ce qu’il laisse y entrer. Des hommes comme de ce qui grouille sur eux, si vous voyez ce que je veux dire.

Ne faites pas cette tête-là, c’est votre question.

Dans cette taverne, bien caché au fond, peut-être trouverez vous un vieillard tout ratatiné encore en état de mettre des mots sur ses délires alcoolisés. Parce que nous parlons de délires, ici. Payez-lui à boire, cela ne le rendra pas plus sympathique, mais cela aura au moins le mérite d’alimenter un peu plus ses illusions.

Enfin, dès que vous serez assez habitué à son odeur pour oser ouvrir la bouche sans vomir votre dernier repas, posez-la votre fichue question. Pas trop fort, on pourrait vous entendre. Vous savez ce qu’on fait des hurluberlus dans votre genre. Mais quand même assez fort pour que le petit vieux puisse vous comprendre, hein. Hé, ne vous irritez pas. Il faut bien vous avertir, parce qu’à poser des questions aussi idiotes, je ne donne pas cher de votre intelligence.

Alors, si vous l’avez bien choisi et qu’il est encore en état, il vous répondra.

Je vous avais prévenu.

Il vous racontera une histoire que lui aurait supposément raconté son père, le père de celui-ci avant lui et le père de son père, suivant une longue lignée d’ivrognes paumés.

Il y a de cela très longtemps –évidemment, personne ne pourra vérifier de cette façon-, la magie faisait partie de la vie de tous les jours, au même titre que l’eau des moulins et le feu dans la cheminée.

(insérer ici histoire sceptique du contrôle supposé des dirigeants contre la magie, quelle idée stupide, de même que quelques insultes sous-entendues...)

mardi

II - La grosse brillante

-Oh! Que penses-tu de celle-là?

De son petit doigt fin, en un mouvement aérien qui exprimait son excitation, elle en pointait une grosse, brillante.

Elle se tourna vers son compagnon, un large, très large sourire aux lèvres.

-N’est-ce pas qu’elle est belle?

Il sourit devant son bonheur enfantin. Avec ses petits yeux, son petit nez, ses cheveux qui pointaient dans tous les sens, il ne pouvait jamais lui résister. Il lui prit la main, la caressant délicatement du bout des doigts.

-Tu veux aller la voir?

Sa bouche forma aussitôt un «O» de surprise, pour se muer rapidement en une expression d’allégresse parfaite.

-Oh! Oh! Tu veux... tu veux vraiment? Oh! Merci!

Il ne les aimait pas, ces grosses brillantes, impossible de leur faire confiance, mais il aimait tellement lui faire plaisir, la regarder rayonner de la sorte. Il aurait pris tous les risques pour voir apparaître ce sourire sur ses lèvres. Que faire du danger s’il pouvait la rendre heureuse?

-Oh! Allons-y maintenant! Je t’en prie, tout de suite!

Décidément, il ne pouvait pas lui résister. D’un même élan, ils s’élancèrent, atterrissant après un saut impressionnant sur la surface moelleuse et glissante. Elle éclata de son rire de clochette en le voyant patiner, chercher son équilibre. D’un geste doux mais ferme, elle le retint et tous deux purent s’asseoir confortablement. De là-haut, le panorama était fantastique. Le ciel, immense, s’étalait au-dessus de leurs têtes comme un dieu protecteur à la barbe et aux sourcils de nuages.

-On est bien, hein, dis?

-Oui ma jolie, on est bien... Mais il faudrait y aller maintenant, ça va commencer à être dangereux.

Ses yeux aussi bleux que le ciel qui les observait s’emplirent de larmes.

-Je t’en prie, encore un peu!

Il déglutit. Comment rester ferme? Avec un regard vers le bas, il constata qu’ils s’étaient beaucoup trop éloignés du sol, s’ils ne quittaient pas maintenant la grosse brillante, la chute serait trop longue, bien trop longue.

-Il faut... maintenant...

Elle fit une moue boudeuse, croisa les bras et ferma obstinément les yeux.

-Va-t-en si tu veux, moi je reste! Et puis, je n’ai pas besoin de toi.

C’était un véritable supplice, il voulait sauter, mais ne pouvait se résoudre à la laisser là. C’est alors qu’il prit sa décision, c’était maintenant ou jamais.

D’un geste brusque, il la poussa en bas, de justesse, au moment précis où le danger devenait trop présent. Avec soulagement, il la regarda se poser à terre, indemne.

Un petit vent souleva alors rapidement la grosse brillante, l’éloignant définitivement de la sécurité.

Avec résignation, il espérait seulement qu’elle serait plus prudente à l’avenir, qu’elle comprendrait... qu’elle ne lui en voulait pas trop.

Et la bulle éclata.

jeudi

I - Parce que tu es là

-Tu l’aimes, n’est-ce pas?

Elle acquiesça doucement, tout en promenant son doigt sur son torse nu. Que pouvait-elle répondre d’autre à cette question? Qu’y pouvait-elle? Il sembla comprendre son message silencieux, ou peut-être pas, peu importe au fond. Avec un soupir qui tenait tant du désir que du grognement, il la reprit dans ses bras et la laissa l’embrasser, appréciant la sensation de son poids, couchée sur lui, tous deux s’enfonçant lentement dans le matelas. Toujours un peu plus. Au rythme de leurs respirations.

Au bout d’un moment, ses gémissement prirent fin. Jamais elle n’était très bruyante. Les yeux fermés, elle écouta les battements de son cœur. Boum-boum, boum-boum… jusqu’à être de nouveau inaudibles. Persistait encore comme un vague souvenir de la sensation dans son bas-ventre. Demeurait le sentiment de contentement. Elle ouvrit les yeux.

Il l’observait, le regard grave.

-Tu l’aimes.

Elle se tourna sur le dos, le regard fixé sur le plafond qui se perdait dans la pénombre. Pouvait-elle y imaginer des étoiles?

-Oui, je l’aime.

Accoudé sur l’oreiller, il se tourna sur le côté. D’un air distrait, il enroula une boucle de ses cheveux autour de son index. Comment les filles faisaient-elles pour avoir des cheveux aussi doux?

-Pourquoi es-tu ici?

-Parce que tu es là, toi.

Elle avait prononcé ces mots du bout des lèvres, en un murmure à peine audible. Elle poursuivit sur le même ton.

-Il est loin. Depuis trop longtemps. Et tu es là.

Il sentait bien que toute cette histoire était beaucoup plus compliquée qu’elle ne le laissait paraître. Oh, et puis, après tout, il savait bien dans quoi il s’était embarqué depuis le début.

Chassant ces idées de son esprit, il s’apprêtait à caresser un de ses seins blancs qui pointait en dehors du drap, au moment où elle reprit la parole.

-Tu ne m’aimes pas, de toute façon.

Il s’arrêta, la main en plein vol.

-C’est ce que tu crois?

-Oui.

Il reposa sa main, mais sur le matelas, retenant à grand peine un soupir d’irritation. Ne pouvait-on simplement se taire et laisser aller les choses? Puis, il repensa à ce qu’elle venait de dire.

Il n’avait jamais cherché à savoir s’il l’aimait ou non. Elle l’attirait et c’était tout ce qui lui avait importé au départ. Il ferma les yeux.

-Tu as raison…

Elle sourit d’un air victorieux. Voilà qui arrangeait les choses! Doucement, elle se rapprocha à nouveau, se blottit contre lui.

Il demeura un bon moment les yeux ouverts, alors qu’elle dormait. «Quel acteur, vraiment!» pensait-il en passant délicatement sa main sur son épaule.

-Je t'aime, chuchota-t-il à la nuit.